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samedi, 18 décembre 2004

Verdun

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© Jacques Deslandes - texte déposé à la sacem

 Voici un texte de prose poétique intitulé "Verdun", qui relate un dialogue entre un fils et son père déserteur, en relation avec les rébellions de soldats qui eurent lieu en 1917 suite à la révolution russe, et qui furent réprimées dans le sang à coup de pelotons d'exécution expéditifs.

Papa, dis, p’pa, où est-ce qu’on va comme çà
dis, p’pa, dis écoute-moi
Papa, pourquoi tu fais cette tête là
J’t’ai jamais vu comme çà
dis, p’pa, dis réponds-moi
Tu sais j’ai froid et j’ai faim
dis, j’ai grand faim
Papa, si on retournait à Verdun
Tu t’souviens, y avait du pain
à Verdun


Tais-toi, fiston, dis pas d’bêtises
Ça qu’on y faisait m’fout la hantise
Parce que même si y avait des ch’mises
Parce que même si y avait du pain et des sorlots
Verdun, c’est l’charnier des assassins
Verdun, c’est l’charnier des héros
Ceux qui y sont y sont pas des hommes
Y sont des bêtes, des bêtes de somme
Des paumés qu’la gloire assomme

Papa, tu veux plus être un grand héros
T’aurais ton nom dans les journaux
La vie alors serait du gâteau
On serait riches, on aurait du cœur
J’te paierais des grolles de chasseur
Et à Maman, t’y paierais des fleurs …


Tais-toi et marche, un héros moi
Ah, tu t’figures
Que je tuerais quelqu’un pour l’allure
Que m’donnerait cette gloire
D’avoir gagné sur un champs d’foire
Où les quilles elles sont la mémoire
Tais-toi et marche, te retourne pas
C’qu’est derrière nous ce sont nos pas
Et ça qu’est devant, c’est la seule voie
Qui ne soit pas encore souillée
Par le sang de tous ces bouchers
La seule où l’on puisse rêver

Papa, dis p’pa, où est-ce qu’on va comme ça
Dis, p’pa, dis, écoute-moi
Papa, on a traversé tout Paris
On a rien mangé d’puis samedi
On a marché et puis, et puis
Et puis, j’sais bien pourquoi qu’on fuit
Dis, Papa, tu sais où on va
J’sais bien qu’tu l’sais, sois chic, dis-moi
Dis-moi aussi tout c’que t’as vu
Je veux savoir, j’ai pas vécu
Dis-moi la vie comme tu l’as vue …?


La vie fiston, c’est un corridor
Tu sais un couloir où le pauvre y dort
Il est long, il est retord
Un labyrinthe quoi, mais on s’en sort
Quelque fois c’est une salle d’attente
Alors tu rentres et tu attends
Tu attends quoi, je n’sais pas, t’attends
Et quand t’es las, ben on t’étend

Et nous qu’est-ce qu’on fait, dis Papa

On entre, on voit et on s’en va
Allons viens, pressons-nous si t’as froid
Plutôt qu’on y sera, mieux qu’on s’ra

Papa, dis p’pa v’l’a Notre-Dame
Et ben on l’connaît l’maccadam
D’puis Verdun qu’on marche et qu’on damne
Tu parles d’une trotte
Oh, regarde, y ont des flambeaux
Tu parles d’un truc, qu’est-ce que c’est beau !
Oh, regarde, le bonhomme tout là-haut
Tu crois qu’j’y ressemble ? c’est rigolo !
Oh, regarde la sale tête qu’il a
Celui qu’est à gauche de çuila


Viens, r’garde pas ça
R’garde pas ça, j’te dis, c’est idiot
C’est méchant et puis c’est faux
Pas d’justice t’entends, y a pas d’justice
Et y en aura pas tant qu’y aura des guerres
Tant qu’on s’battra
Tant qu’on t’dira d’tirer sur un homme qu’est comme toi
Y a pas de justice
Y en a pas.
Écoute mon petit, écoute-moi
Aime, aime n’importe qui
Aime n’importe quoi
L’amour ça fait du bien au fond de soi …
Tu sais à la maison, je n’peux plus y aller
Regarde ces gendarmes, ils viennent m’arrêter
Mais toi retourne voir Maman
Et dis lui que je l’aime
Retourne voir Maman et va vivre avec elle
Dis-lui ce que je suis, dis-lui, elle comprendra
Dis-lui, un déserteur ton Papa …

Papa, dis p’pa qu’est-ce que tu fais
Te v’là monté sur l’parapet
Non, Papa !


C’est vous qui l’avez tué
Et Maman où elle est maintenant
Maman je t’aime,
Maman il t’aime,
Maman on t’aime, nous
Maman, crachons sur la guerre
Maman, crachons sur les bourreaux
Maman, ils sont des salauds
D’où on vient, là-bas
À Verdun